Laurent Joffrin, Directeur de la rédaction de Libération

03/06/2016

« Le prestige du papier demeure »
L’atomisation de l’info induite par le numérique, place la presse papier face à des choix cruciaux dont dépend sa survie. Le directeur de la rédaction de Libération envisage les pistes de réflexion et les atouts que conserve le papier dans un univers apparemment hostile

 

EN MAI 2015, pour présenter la nouvelle formule du journal, vous avez dit :  « Libération était un quotidien qui  publiait une version numérique, Libération sera un site qui publie un quotidien. » Il s’agissait de « déplacer le centre de gravité du « Quand on fixe sur le papier vers le numérique ». Le transfert s’est-il opéré ?

 

Laurent Joffrin, le directeur  de la rédaction de Libération

Oui, toute l’équipe travaille maintenant sur le web en permanence. Mais le print  est important, il reste encore au coeur de notre modèle économique. Les ventes en kiosque, les abonnés et la publicité print représentent 80% de nos recettes. Le traitement de l’actu vaut pour les deux supports. Il y a une réunion le matin à 9h30 sur le net et une à 10h sur le print du lendemain où on cherche le traitement pour le papier. Parfois, ce sont les mêmes articles, parfois non. Nous constatons qu’il y a un public attaché au print. Pour notre nouvelle formule, on a sans doute commis une erreur, en proposant une maquette trop déconcertante pour nos fidèles. Nous avons corrigé très vite. Il fallait conserver nos fondamentaux tout en innovant, c’est parfois risqué... Sur l’année 2015, nous avons perdu 4% de lecteurs. Mais il y avait aussi une actualité tragique très forte. 

Quels atouts conserve la presse papier ?
Le print propose d’emblée un classement, une sélection, il y a une hiérarchie qui est une grammaire à laquelle les gens sont habitués. Ça permet aussi de lire un article qu’on n’aurait pas lu autrement. On donne chaque matin une vision ordonnée. Un journal, c’est un objet, une mise en scène, des choix de hiérarchie faciles à comprendre. Sur le net c’est différent. L’actualité évolue en temps réel et s’enrichit au fur et à mesure. Les liens permettent d’approfondir en un seul clic, c’est une avancée extraordinaire. Les deux sont complémentaires.

Peut-on encore innover ?
Il faut toujours trouver des formats nouveaux, renouveler sans cesse. Libération a été le premier quotidien à faire des pages Médias, des pages Terre, un portrait en der, une rubrique Désintox, etc. Nous avons arrêté le mensuel Next pour le relancer en fin d’année dans une formule tout à fait différente, la périodicité mensuelle n’était pas la bonne. Libération est aussi le premier journal à avoir un site. Economiquement, le modèle numérique se cherche. Il y a des réussites comme le Financial Times ou Les Echos, qui ont plus d’abonnés sur le numérique que sur le papier. Mais le problème de la presse, c’est la gratuité.  
Il y a deux boulangeries, une qui vend le pain et l’autre qui le donne. Les journaux papier ont commencé à décliner avec les gratuits, puis quand l’ADSL a été généralisé. On pensait que les sites allaient vendre de la  pub grâce à leur audience mais en fait,  la plupart du temps, ils n’en ont pas assez pour équilibrer. C’est plutôt Google qui en a bénéficié.

Comment se joue la complémentarité entre le net et le papier ?
La force du net c’est qu’on peut mettre à jour en permanence, enrichir, approfondir. Mais le prestige du papier demeure. Ça reste un support noble. Les Unes mythiques de Libé jouent un rôle. Quand un article ne passe que sur le net, les interviewés sont souvent déçus. Mon billet sur les événements du week-end à la Nuit Debout, a été diffusé aussitôt sur le site. Mais s’il n’était pas paru sur le papier, il aurait eu moins d’impact. Quand on fixe sur le papier, ça donne un statut supplémentaire.

Comment voyez-vous l’avenir du papier ?
Il est imprévisible. Le support c’est important mais le problème c’est que la plupart des journaux n’ont pas trouvé leur nouveau modèle économique. L’information va redevenir payante sur le net mais ça va prendre dix ans. Libération va installer un paywall qui proposera un abonnement. Certains augmentent leur prix de vente, certains rendent payants une partie de leurs contenus sur le net. Tout le monde cherche son modèle.

Les quotidiens ont-ils un enjeu et des atouts particuliers ?
Les généralistes sont handicapés car la matière première est disponible sur le net. 
Mais les journaux papier se sont réhabilités aux yeux du public. Ils ont relayé WikiLeaks ou révélé des dossiers comme les Panama Papers et ça a des effets immédiats. 

Comment ont évolué vos propres habitudes de lecture ?
Je ne suis pas un exemple très représentatif. Je regarde la télé, je consulte les sites de Libé, du Monde, du Figaro, je lis quatre quotidiens tous les matins... Je vais peu sur Twitter, ça me prend trop de temps. Les politiques y exercent leur langue de bois et très souvent, je trouve surtout des insultes. Il vaut mieux sélectionner des gens qui ont des infos. Les réseaux sociaux s’ajoutent aux sources habituelles des journalistes. On y trouve par exemple immédiatement les témoins de tel ou tel événement. Mais ensuite, il faut recouper. Le témoin est précieux mais il n’a pas le background, il  ne va pas enquêter ni confronter les sources. C’est le journaliste qui le fait. 

Des investisseurs continuent d’avoir  foi dans la presse, pourquoi ?
Certains y croient, ils jugent que c’est un bon investissement. Beaucoup d’autres sont prêts à perdre de l’argent parce qu’ils trouvent cela plus amusant que de faire des autoroutes ou des robinets et plus noble qu’une danseuse ! Ceux-là savent qu’ils ne vont pas gagner d’argent mais ils préfèrent risquer cet argent plutôt que de s’acheter une énième Rolls. D’autres pensent qu’ils auront de l’influence. Souvent, c’est un mythe. Les rédactions sont jalouses de leur indépendance. Si le Monde, par exemple, était sous l’influence de la haute finance, comme on l’entend parfois, croit-on qu’ils auraient publié les « Panama Papers » ? 
 


Source: Propos recueillis par Emmanuelle Grossir.